Paul-André Fortier, lauréat du GRAND PRIX DE LA DANSE DE MONTRÉAL 2019

Le chorégraphe Paul-André Fortier, membre de Circuit-Est centre chorégraphique de 1998 à 2019, a reçut le GRAND PRIX DE LA DANSE DE MONTRÉAL 2019, présenté par Québecor et la Ville de Montréal.

 

Chers collègues et amis de la danse,

L’honneur qu’on me fait aujourd’hui me trouble, il n’y a rien de plus touchant que d’être reconnu par ses pairs, surtout quand ce n’est pas dans le cadre d’un concours et qu’il n’y a pas de mise en candidature et de lettres d’appui. En plus, je reçois ce prestigieux prix dans l’espace Françoise Sullivan, une signataire du Refus Global que je vénère et que je considère comme ma mère artistique.

Être choisi ça fesse.

Quand Marie Chouinard m’a téléphoné de Venise, le 14 juin dernier, pour m’annoncer la nouvelle, je venais tout juste d’arriver à Cacouna avec Denis pour nous y installer à demeure. Le camion de déménagement tournait au bout de la rue. Cette surprenante annonce est venue signer d’un sceau particulier mon changement d’adresse et de vie. Solo 70 a marqué la fin de ma carrière de danseur. J’aurai dansé professionnellement pendant 45 ans. Cet ultime solo a également marqué la fin de ma compagnie, Fortier danse-création. Gilles Savary, à la direction générale pendant 28 ans, et moi-même en avions sagement et sereinement pris la décision il y a trois ans.

Arrêter de danser, fermer ma compagnie, quitter Circuit Est, centre chorégraphique auquel je suis profondément attaché, quitter Montréal pour le Bas-St Laurent, construire notre maison, publier un livre aux éditions Le Noroît et recevoir ce prix, ça fait beaucoup en peu de temps. Je suis un peu chamboulé.

Quand j’ai commencé à danser à l’âge de 24 ans, alors que j’étais jeune professeur de littérature au CÉGEP de Granby, je ne savais pas que je ferais une longue et prolifique carrière d’interprète, de chorégraphe, de directeur de compagnie et de pédagogue. La danse contemporaine, découverte à l’été 72 au Groupe Nouvelle Aire dirigé par Martine Époque, m’a avalé tout rond, elle a pris toute ma vie et plus, et je n’ai aucun regret. La danse m’a affranchi de bien des carcans, elle m’a rendu ma liberté. La danse m’a ouvert tout grand les portes de l’art et de la création.

Au fil des années j’ai travaillé en étroite collaboration avec des interprètes fabuleux de talent et de générosité, avec des compositeurs, des scénographes, des éclairagistes, des concepteurs de costumes, des vidéastes, des cinéastes, des photographes, des plasticiens, des auteurs, des répétitrices, des agents, des diffuseurs, des directeurs de théâtres, des agents de conseils des arts  et bien d’autres encore, et surtout avec une équipe administrative stable et dévouée, menée avec humanité, doigté et compétence, par Gilles Savary entouré d’un conseil d’administration fidèle et efficace. Je ne peux pas nommer tous mes collaborateurs et toutes mes collaboratrices, mais s’il y en a une personne que je ne peux passer sous silence, c’est  Ginelle Chagnon qui a été une complice exceptionnelle.

Tous ces gens ont été essentiels au développement de ma carrière, bien sûr, mais je crois que c’est grâce à eux, surtout, si j’ai eu une vie professionnelle et une vie personnelle extraordinaire. On ne témoignera jamais assez de l’apport des autres dans nos parcours.

J’ai essayé d’être à la hauteur de ce que le milieu de la danse m’apportait. J’ai essayé de bien le servir. Pour l’histoire, avec Gaëtan Patenaude et Jean-Pierre Perreault, j’ai été de l’équipe qui a fondé le RQD qui fête ses 35 ans cette année, et de celle qui a fondé Diagramme quelques années plus tard. J’ai siégé sur de nombreux comités, j’ai été vice-président du Conseil d’administration du CALQ pendant cinq ans, j’ai été professeur au département de danse de l’UQAM pendant dix ans, des tâches importantes et exigeantes que je suis content d’avoir accomplies.

Au fil des ans je me suis souvent posé la question du pourquoi et du pour qui je faisais mon métier. C’est sans doute ce qui m’a permis de ne pas m’égarer et de garder si longtemps le cap.
J’en suis venu à penser que nous devons créer  nos oeuvres dans le langage de nos âges et de notre temps, qu’il ne faut  jamais abdiquer, qu’il faut se soucier de notre discipline, de nos pairs, de nos collaborateurs et du public. Sans public pour nos œuvres, nous n’existons pas.  Je me suis fait un devoir de ne jamais sous estimer ce public qui est souvent plus aventureux que nous  le croyons ou que nous le sommes nous-mêmes. J’en ai pris toute la mesure pendant le périlleux périple du Solo 30×30.

Je pense aussi, que nous avons le devoir d’être exigeants avec nos institutions et avec nos conseils des arts. Mais ne le soyons pas plus que nous sommes prêts à l’être avec nous-mêmes.
L’art ne sera jamais assez libre. Il y aura toujours des batailles. Des batailles de toutes sortes, des batailles éthiques, esthétiques, culturelles, politiques… mais il ne faudra jamais baisser les bras. Surtout en ces temps de virages à droite et de rectitude. Si les artistes, les créatrices, les créateurs, ne sont pas libres, dites-moi, qui le sera?
Créer a été et continue d’être le moteur de ma vie.

À l’heure du tout technologique et à l’aube d’une évolution-révolution qui va profondément nous changer je pense qu’il serait sage de ne pas oublier que le cœur qui bat dans l’acte de création est un cœur fragile, un coeur profondément humain.

Merci,

Paul-André Fortier